Paris Match : « Aux sources du Grand Bleu » par Francine Kreiss

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Gregory Forstner et Jean-Marc Barr par Francine Kreiss

Gregory Forstner et Jean-Marc Barr par Francine Kreiss/Paris Match

Trente ans après la sortie du film, Jean-Marc Barr, symbole d’une génération, est revenu à Amorgos, l’île où tout a commencé. Il participait à un documentaire sur ces plongeurs de l’extrême pour qui il est l’incarnation ultime de leur rêve.

Au pied du monastère vertigineux, une femme s’effondre en larmes. « Mon mari. Mon mari disparu, vous étiez son idole ! Jacques, le petit Français… Oooh ! j’espère qu’il nous voit de là-haut. » Jean-Marc Barr passe le bras autour de ses épaules en lui souriant. Il ne fait pas semblant. Il lui parle doucement et l’apaise.
Le réalisateur Jérôme Espla sourit derrière sa caméra, attendant qu’on lui rende son acteur. Depuis trois jours déjà, ses plans séquences de tournage cohabitent avec l’effusion autour du « petit Français ». Car Jean-Marc Barr est de retour à Amorgos. Cette île grecque où furent tournées les scènes fortes du « Grand bleu », le film culte de Luc Besson. Entre les prises, Jean-Marc se promène avec sa compagne, Stella, et leur fils, Jude. Sa mère, Madeleine, est là aussi et confie devant la chapelle immortalisée dans le film : « C’est amusant que Jean-Marc soit devenu acteur. Il voulait être prêtre. Il aurait été excellent ! Il aime tant les gens. »

Mon fils est déjà un nomade. Il voyage depuis qu’il est dans son berceau

L’artiste n’a pas emmené son fils dans les Cyclades pour lui parler cinéma, célébrité et paillettes. Non, l’héritage à transmettre, c’est le vent, la mer, les poissons grillés et les chocolats glacés. « Jude est déjà un nomade. Il voyage depuis qu’il est dans son berceau et les enfants absorbent plein de choses : les odeurs, les musiques, les lumières. » Epicurien piqué d’une saine curiosité, lorsqu’il va dans un pays, Jean-Marc découvre un peuple, son histoire et ses saveurs. Et grave ses souvenirs sur la pellicule de son Leica usé par le temps : « Ça fait vingt-cinq ans qu’il me suit. Je ne m’en sépare jamais ! »

Au détour d’une ruelle blanche, une jeune fille s’approche de Jean-Marc. Elle s’appelle Antigone et le regarde comme un dieu grec. Il mange en famille, entouré des siens. Elle veut un selfie. Lui parler, aussi… Il se lève et l’invite à sa table. Dès lors, Antigone le suivra partout, comme un spectre. La patience de cet homme dépasse largement les moins 100 mètres du fond des abysses. Derrière un clin d’œil bienveillant, il confie : « Le monde est un asile dont je suis parfois l’un des infirmiers. Il faut être bienveillant. »

7 h 30 du matin. Jean-Marc s’installe dans une solitude matinale comme le font les vieux pêcheurs grecs. Un café à la main. Assis sur une chaise bleue contre le mur blanc du bar Le grand bleu. Il répète, concentré, les kilomètres de texte de sa prochaine pièce de théâtre. Le cinéma, le théâtre, c’est son travail. Pas son vernis. Alors il travaille sans relâche. Son répit ne dure pas une heure. Un homme vêtu d’un tee-shirt sérigraphié de l’affiche du « Grand bleu » passe une fois, puis deux, devant lui. A la troisième il s’arrête devant la table de « Mayol ». Il n’a pas besoin de parler, son tee-shirt le fait pour lui. Dans un sourire, Jean-Marc se lève remplir d’images un nouveau téléphone portable.

16 heures. Sous le surplomb lointain de la chapelle du film, la silhouette de Jean-Marc Barr s’enfonce en apnée à la rencontre de la caméra du réalisateur Jérôme Espla. Nous devons onduler dans les profondeurs d’Amorgos pour l’une des séquences. Sa fluidité aquatique est évidente. Dans sa combinaison bleue, derrière son masque, son visage offre un flash-back troublant. Trait pour trait, c’est précisément la même expression mutine que dans le long-métrage de Besson. Comme si, sous les eaux d’Amorgos, le temps s’était arrêté en 1988, figeant l’enfant prodige de cette île. Son île désormais.

Jean-Marc Barr

Jean-Marc Barr © Francine Kreiss/Paris Match

Paris Match. Qu’avez-vous ressenti en revenant à Amorgos, sur les traces du personnage qui a fait de vous une star mondiale ?
Jean-Marc Barr. Ça m’a fait plaisir de retrouver cette île et d’y emmener mon petit. J’avais envie qu’il découvre cette lumière et ce vent si particuliers d’ici. Santorin a été sacrifiée au tourisme mais Amorgos n’a pas beaucoup changé. J’y ai retrouvé son visage d’il y a trente ans.

Vous êtes restés copains avec les autres acteurs du film ?
On s’échange des SMS avec Jean Reno. Il habite à New York alors, parfois, on se croise, tous les deux ou trois ans. Avec Rosanna [Arquette], on s’envoie des e-mails régulièrement et on se voit à Los Angeles. Avec les autres, non. Mais “Le grand bleu”, c’était il y a trente ans. On a tous nos carrières, nos vies changent. Les gens l’oublient parfois, et nous figent un peu dans le mythe…

Et Luc Besson ?
Luc est un fort personnage, et je l’admire. Mais parfois, dans la sphère de l’esthétique et dans l’humour, on ne se comprend pas. Je l’aime beaucoup, Luc, je l’admire même vraiment, mais il sacrifie à la juvénilité dans son cinéma. Et c’est dommage. C’est son choix et c’est quelque chose qu’il aime. Après le succès du “Grand bleu”, les choses ont basculé dans une autre dimension : les grosses productions, énormément d’argent, les questions de pouvoir, et tous ces trucs-là. Or, j’ai toujours détesté le pouvoir. En tout cas, ça ne sera jamais une attache pour moi. Jamais.

Je veux que mon fils sache que je travaille dur pour rester un “clown”

Comment avez-vous parlé du “Grand bleu” à votre fils ?
Je ne vais pas insister sur le sujet. La réaction des gens à mon égard ici, à Amorgos, lui en apprend déjà pas mal… Je veux surtout qu’il sache que je travaille dur pour rester un “clown”. Je suis comédien, donc peut-être pas un modèle pour lui. J’essaie d’être le meilleur père possible, responsable, même si mon travail c’est d’être l’opposé !

Avec le recul, comment expliquez-vous le succès mondial du film ?
Il flottait encore dans l’air un parfum d’innocence. Dans sa facilité à manier le juvénile, Luc Besson a su ouvrir cette porte, avec le personnage de Jacques Mayol, le mystère de ses apnées flirtant avec la mort. Et aussi le plaisir du monde de la mer comme une échappatoire. “Le grand bleu”, c’est un mélange d’innocence et d’échappatoire. Et ça a très bien fonctionné parce que Luc est un plongeur, passionné. Il a su communiquer, de façon sincère, sur le monde de la mer qu’il connaît.

Continuez-vous à pratiquer l’apnée ?
Pour le film, je m’étais entraîné jusqu’à 35-40 mètres. Aujourd’hui, je me fais des petits plaisirs autour de 10-12 mètres, tranquille. C’est du pré-gériatrique ! Mais cet été j’ai eu un beau moment en Italie, au pied du Stromboli. Là-bas, la falaise plonge à plus de 1 000 mètres à la verticale. Je me suis mis à l’eau, et c’était comme si je volais. Je sentais cette sensation, étrange et brute, que je pouvais partir. Quand tu es apnéiste, tu es en contact avec la mort. Et c’est aussi un appel vers sa propre insignifiance. Etre dans ce rapport physique et mental, ça convoque le spirituel et ça calme l’esprit comme il faut.

Gregory Forstner (en bas à g.) revenait lui aussi à Amorgos pour la première fois  :

Gregory Forstner (en bas à g.) revenait lui aussi à Amorgos pour la première fois.

Gregory Forstner (Enzo enfant), Bruce Guerre-Berthelot (Jacques enfant), Luc Besson © DR

Paris Match. Qu’est ce que ça vous a fait de retrouver Jean-Marc Barr à Amorgos ?
Gregory Forstner. J’avais 11 ans sur le tournage et donc à l’époque, je ne représentais probablement que peu d’intérêt pour lui! C’est cela qui fut émouvant pour moi en revenant à Amorgos. Pouvoir enfin réellement échanger avec lui, notamment sur notre relation respective à notre métier : le milieu de l’art de mon côté, celui du cinéma du sien. Par rapport au souvenir que j’avais de lui, je ne l’ai pas trouvé changé. Toujours très accessible, sain et lucide.

Jean-Marc Barr et Gregory Forstner

Jean-Marc Barr et Gregory Forstner © Francine Kreiss/Paris Match

Pourquoi n’étiez vous pas revenu avant ?
Je n’en avais jamais formulé l’idée, ni le désir… J’imagine que j’avais besoin d’une véritable raison qui ne soit pas simplement nostalgique. Et d’un point de vue émotionnel, ce qui s’est passé à Amorgos, 31 ans après, a dépassé tout ce que j’aurais pu imaginer. J’étais tellement heureux d’être là, de rencontrer tout le monde, les athlètes, les fans, les habitants de l’île pour qui ce film eu tant d’importance…

Comment était Luc Besson avec vous sur le tournage ?
Il était très accessible, il savait me parler, trouver les mots. Il me mettait à l’aise et en confiance en se mettant à mon niveau. Je me rappelle de son rire. Il s’amusait vraiment, tout en étant efficace et pro. Il faut se rendre compte que Luc avait 28 ans sur le tournage. Il avait pourtant une grande maturité. Il réalisait un rêve, quelque chose de très personnel était en jeu. Son énergie était palpable et il a su la transmettre. Jamais je n’ai eu l’impression qu’il m’imposait quoi que se soit. Tout cela était un jeu d’enfant, et comme tous les jeux d’enfants, il n’y a rien de plus sérieux.

Quand le film est sorti, c’était presque comme si on m’avait volé quelque chose…

Pourquoi n’avez vous pas continué dans le cinéma ?
J’étais un gamin avec une personnalité déjà assez affirmée. Je n’étais pas facilement malléable. Peu après “Le Grand Bleu”, j’ai fait quelques castings dont un pour une pub de biscuits. Le script était tellement crétin, les phrases que je devais apprendre d’une nullité telle, que je suis sorti de la salle quand j’ai vu le clip. La vie est trop courte pour faire n’importe quoi.

Comment s’était passé le casting pour “Le Grand Bleu” ?
Ma mère avait vu une annonce dans un magazine. La production cherchait un plongeur adulte. Mon père étant plongeur professionnel, ma mère  a envoyé une photo de lui sortant de l’eau à Antibes. Sur cette photo, j’étais à côté de lui, bouteilles de plongée sur le dos. J’avais 9 ans. Quelques semaines plus tard, on a reçu un coup de fil de la production nous disant qu’ils n’étaient pas intéressés par le papa mais par contre qu’ils voulaient bien voir le petit… Le casting à Paris fut très rapide. Luc m’a demandé de marcher à droite, puis à gauche. Il m’a demandé si j’aimais l’école (“non… ”), si j’avais des amis (“peu…”), de faire face à la caméra, de la “regarder dans les yeux”…  Je n’ai vraiment fait aucun effort particulier, ni rien préparé… C’est tout de même amusant qu’il m’ait pris moi qui suis moitié autrichien pour jouer le rôle de Jean Reno/Enzo Maïorca, un petit enfant italien… Pourquoi Luc m’a-t-il choisi plutôt qu’un vrai Méditerranéen ? Il faudrait lui poser la question…

Au ping pong, quand je faisais un smatch, Jean Reno s’exclamait “Oh le con!”

Vous avez noué un lien avec le grand Enzo/Jean Reno ?
J’avais naturellement de l‘affection et de l’admiration pour Jean. Il était chaleureux avec moi. Je me rappelle jouer au ping pong avec lui et lorsque je faisais un smatch, il s’exclamait « Oh Le con ! ». Luc m’avait demandé de l’observer pour bien interpréter son personnage. J’étais donc très attentif à lui. J’avais intégré le fait que Enzo était une sorte d’adulte-gamin. Il fallait que je trouve la formule, c’est à dire que je fasse l’inverse : lui jouait le rôle d’un adulte dont la beauté naïve est celle d’un enfant. En tant qu’enfant, je devais avoir des attitudes d’adulte un peu caricaturales, comme s’il n’avait pas su grandir tout à fait.

Continuez-vous à faire de l’apnée?
Plonger a pour moi toujours été un acte intime. Je plonge depuis tout petit. L’ironie, c’est que parmi les acteurs du film,en dehors de Luc, j’étais probablement le seul à avoir déjà fait cette “rencontre” avec la mer. C’est difficile à expliquer mais quand le film est sorti, c’était presque comme si on m’avait volé quelque chose. Le rapport le plus intime que j’ai eu avec mon père s’est probablement passé sous l’eau. On n’en ressort pas indemne. Et il est très difficile de le partager. Ma relation à la mer a défini mon rapport au monde. Dans l’eau, je ne réfléchis pas. Je n’ai besoin de rien. Je suis réduis à l’état d’animal et tout fait sens. Tout est parfait.

Avez vous été surpris d’être reconnu par des fans à Amorgos?
Après la sortie du film, je voulais passer inaperçu. Pour la première fois, j’ai vécu l’émotion des gens à Amorgos.  L’un d’eux m’a confié : “Greg, tu ne te rends pas compte à quel point ton visage à l’écran est gravé dans la mémoire de tous les apnéistes du monde !” Beaucoup se sont identifiés à ces scènes du début en noir et blanc, parce que ce sont des gamins.

Après la sortie du “Grand Bleu”, comment avez vous géré le succès du film ?
C’était compliqué. Malgré mon rôle relativement bref, cela m’a dépassé. Comme j’ai eu quelques articles dans les journaux, certains gamins étaient jaloux de l’attention que j’avais eue. Et j’en étais gêné. Je ne savais pas comment réagir. Je me suis retrouvé dans des situations surréalistes, devant mon image et mon nom à l’écran, en compagnie d’amis, et moi, tentant de me faire minuscule de peur d’être démasqué ! À part la famille et des amis très proches, personne ne m’a reconnu. Et pas une seule fois avant ce séjour à Amorgos je ne me suis manifesté…

Francine Kreiss vient de publier « Le Squale » (éditions du Cherche Midi)

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